Fluctuat Nec Mergitur

C’est samedi matin. Il est un peu plus de 6 heures quand j’ouvre les yeux sur ce qui me semble être un millier de notifications. WhatsApp, Facebook, Skype, Twitter… et toujours la même question. « Est-ce que les tiens vont bien? » Mais pourquoi ils iraient mal ? C’est l’incompréhension d’abord, puis la panique. Facebook confirme ma sensation de mal aise et le direct d’iTélé fera le reste.

C’est samedi matin. Il est un peu plus de 6 heures et c’est arrivé encore. Comme le jour d’avant à Beyrouth, comme en juin au Koweït, comme en avril au Kenya, comme en janvier dernier… C’est arrivé. Encore.

Et je ne peux m’empêcher de trembler au nom des miens. Parce que quoi qu’il arrive, quoi que je dise, c’est aussi chez moi.

Je tremble au nom des miens, moi qui suis si loin. Main sur le téléphone « est ce que vous allez bien? » Mais quelques noms continuent de manquer à l’appel.

Alors s’en suit un journée à rafraichir encore et encore des pages en attendant que la quantité improbable d’informations me remontent au cerveau. Y a-t-il vraiment quoi que ce soit à dire ? Le silence est enfant de la stupéfaction.

Alors je me rappelle combien nous sommes si insensibles aux événements qui secouent d’autres mondes que le nôtre. Je regarde les images défiler et les experts parler. L’indécence. L’obscénité des propos, des photos, des vidéos qui envahissent minutes après minutes tous les écrans que je possède.

Et plus les heures passent et plus je réalise. Je réalise combien nous sommes exposés, comment j’aurais pu faire partie des corps que l’on dénombre, des corps que l’on a trainé en espérant les mettre en sécurité, que les miens auraient pu y rester et qu’invariablement, des noms qui me sont connus remonteront à la surface pour un dernier adieu.

Et je ne suis plus triste. Cette boule au ventre qui me tenaille ou ces pensées qui ne me quittent plus ne sont pas de la tristesse. Non. Je suis fatiguée. Fatiguée parce que malgré le carnage, les forces françaises frappent de nouveau la Syrie à la recherche d’un ennemi invisible.

Je suis fatiguée de cette guerre qui comme toute guerre, ne tue que des innocents, ne fait que des victimes collatérales dont on taira les noms et dont on oubliera les visages. Fatiguée de ces frappes si chirurgicales qu’elles amputent des populations de leurs enfants, de leurs femmes, de leurs hommes comme on amputerait gratuitement un bras ou une jambe. Au nom de quoi ? D’une démocratie dont nous serions les garants ? Mais qui sommes-nous pour nous penser quasi déité sur des terres qui ne sont pas les nôtres ?

Non. La guerre, elle est à la maison et c’est une guerre d’amour que nous aurions dû déjà mener depuis longtemps. Une guerre sur notre propre sol, dans nos banlieues avec des jeunes qui ne demandent qu’à aimer, qu’à être aimé et qu’à construire. L’un d’entre eux n’aurait eu que 15 ans.

Qu’est-ce que 15 ans sinon que l’âge bête ? L’âge des premiers amours ? Comment à 15 ans peut-on se sentir déjà si mal, si abandonné par son propre pays que l’on est prêt à donner sa vie pour une cause ancrée dans la violence absolue ? Ce besoin de violence ne serait-il pas le simple reflet de celle que ces jeunes subissent au quotidien dans ce que nous faisons de mieux de rejet et d’incompréhension ?

Personne ne veut se sentir coupable. Mais nous le sommes tous, en tant que Nation. Nous avons laissé faire, nous avons laissé tomber. Nous avons laissé la haine de l’autre, de l’étranger gagner. Au point de ne voir QUE « l’étranger » dans ce qu’il y a de plus français au coeur de nos banlieues.

Nous sommes le 16 novembre 2015 et la stupeur est encore là. Et les commentaires, les réactions encore à chaud, racistes sans l’ombre d’un doute de français lambdas et de politiques me font vomir. Ma patrie est ma patrie mais aujourd’hui j’ai honte. La peine, le malheur n’excusent rien.

N’excusent ni le rejet, ni la violence physique, ni la violence morale envers des français de confession musulmane qui sont tout aussi hébétés et honteux même, de voir leur religion utilisée à des fins de haine quand elle ne prône que la paix. Et si vous attendez encore des musulmans du monde une réaction, une désolidarisation quelconque… alors c’est que vous n’y entendez toujours rien.   

Parce que voilà la force de l’ennemi invisible: diviser, désorganiser et retourner les communautés les unes contre les autres en faisant planer l’ombre de la mort. Ma tristesse serait que nous leur donnions raison. Face à la mort, il n’y a que la vie. Vivre pleinement, vivre librement, vivre généreusement.

Nous sommes le 16 novembre 2015 et j’aimerais que nos politiques comprennent que les plants qu’ils sèment nous reviendront avec le vent; que les terres défrichées dans le sang sont le terreau de déments.

Aux armes, il n’y a de réponse que la paix.

Nous sommes le 16 novembre 2015 et j’ai mal. Mal à ma France, mal à ma Terre. Alors je me souviens de la devise de Paris : Fluctuat nec mergitur – Battu par les flots mais jamais ne sombre.

Nous ne sombrerons pas.    

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