LES PREMIERS flocons avaient commencé à saupoudrer la ville. Noël serait blanc cette année, du moins je l’espérais. Dans le froid mordant de décembre, j’observais les passants. Juste pour m’occuper tu sais, parce que je t’attendais. Comme d’habitude, au café qui fait le coin de la rue P. et du boulevard D. Toujours le même, invariablement chaque année pour nous retrouver. La Musardine abritait nos conversations et nos regards. Ceux qui veulent dire plus que l’on oserait. Appuyés. Qui demandent, cherchent les réponses à des questions que l’on aura pris soin de ne jamais poser.

Je t’attends là, dans le manteau rouge que tu préfères et que je n’ai pas enlevé que tu me vois le porter encore une fois. De celui-ci s’échappent mes jambes couvertes d’un collant noir; le tout parachevé d’une paire de ballerines rubis. Dorothée attendant son magicien. Oz.

«Ose» c’est bien ce que je me dis. Mais je sais que je ne le ferais pas.

JE TE VOIS qui arrive, t’arrêtes et m’attends un peu dans le froid, les mains dans les poches et le cou rentré entre les épaules. Tu fais les cent pas alors je te laisse et t’observe. J’attends. C’est peut-être bien l’attente qui a le plus de saveur. C’est d’elle dont je me souviens toujours avec précision. Je caresse avec un sourire les traces qu’ont laissé l’agitation de l’anticipation dans ma mémoire. Les odeurs et les sons, les images fixées dans l’éternité temporaire de mes souvenirs et qui n’existent déjà plus. Le goût du café sur ma langue, la chaleur qui me traverse le corps alors que le froid enlace mes jambes. C’est de tout cela dont je me souviens alors que je te regarde m’attendre. Combien de temps ? Une minute ou deux qui semblèrent durer une décennie ou cent.

Tu te retournes, regardes au travers de la vitre à ma recherche, alors je te fais signe. Fin de l’attente; le soulagement. Tu ne poseras pas les yeux sur moi avant d’être à la table. Mais je sais déjà. Que tu as remarqué le manteau rouge. Que tu sais comme il me saille à la taille, que mes doigts joueront avec l’échancrure du col, les imposants boutons dorés que tu as rattachés plus d’une fois avant de me laisser partir.

C’est une chose étrange, la mémoire.

DANS ces moments-là, tu n’as pas de visage. Il n’y a que tes mains sur mon manteau. Le contraste de ta peau sur le tissu épais, rouge sang dans l’hiver blanc. Toi qui resserres, toi qui boutonnes et le contact de tes mains au travers de la barrière de tissu.

Tu me parles, beaucoup. Je réponds, un peu. J’écoute encore moins. Je regarde tes lèvres qui bougent et la musique des mots quand elles se collent l’une à l’autre en une étreinte furtive. Tu commandes un café serré pour te réchauffer alors que je m’agrippe à ma tasse. Le café, il n’y a plus que le café. Son odeur, son noir profond et sa mousse brune comme ta peau. Tu me regardes mais tu ne me vois pas. Pas encore. Ce moi n’existe pas tout à tout à fait pour toi alors je te laisse parler en te laissant le soin de dénuder ce moi que tu recherches avec avidité.

Dehors, la neige s’épaissit. Le coton tombe doucement du ciel avec une lenteur toute surnaturelle. Le coton tombe et suffoque peu à peu la ville, s’amoncelant dans les moindres recoins, forçant et piétons et voitures et bus à ralentir la cadence. Oz vomira le blanc cette année pendant que tu me regardes pour me voir enfin. Tes yeux se font moins ronds, ton regard plus aigu, tes canines plus longues, ta voix plus profonde. Râpeuse. Trompeuse.

Entre les mots, quelque part se cache ce que je veux entendre. Je cherche donc, creuse et pousse les remparts, défaits les broderies et rapièce en un patchwork les versions manquantes de ce flot ininterrompu de paroles. Caché par tes mots, tu ne diras pas qu’Oz est pourri ni que tu te meurs en moi.

Oz est pourri alors raccompagne-moi.

MES RUBIS dans la neige et mon manteau rouge. Tu l’ajustes et l’attaches une dernière fois. Tes doigts passant de l’encolure à l’écharpe rouge. Tes doigts. Sans ton visage ou peut-être juste ta bouche dans mes souvenirs cette fois. Des lèvres qui s’embrassent comme on s’effleure.

La main coincée sous ton bras, tu me guides à grands pas quittant les artères pour les ruelles, les dédales de la ville pour prendre le temps. Le froid n’a ni prise, ni raison. Nous n’allons pas vers chez moi, sinon nous y serions déjà. Tu ne dis rien, tu sais alors tu fais. Tu ne dis rien quand je te regarde au visage, quand je suis des yeux la buée chaude qui te sort de la bouche. Tu ne dis rien, alors je suis.

La porte, la cours intérieure puis les hautes marches dans le couloir étroit. Tout est plongé dans l’ombre silencieuse de décembre, dans l’immobilité morbide de l’hiver. L’odeur est la même, celle du froid mêlée à celle du terreau et des plantes qui résistent patiemment aux morsures hiémales. Elle nous poursuit dans les corridors jusqu’à ta porte. Le bruit est le même, celui des clés qui tintent dans la nuit tranquille. Le cliquetis métalliques de la tige qui s’infiltre dans la serrure et le loquet qui cède enfin.

Il n’y a rien à dire, le silence sait déjà tout.

IL EST palpable, chaud dans l’air qui nous sépare encore mais tu ne me regardes toujours pas. Puis, le temps s’arrête lorsque tes doigts frôlent l’or sur le rouge, alors que tes lèvres cherchent les miennes. Tes doigts déboutonnent avec lenteur le manteau rouge se faufilant à la rencontre de l’inconnu, de l’infiniment deviné. Le froid émanant de tes mains pénètre le tissu irradiant ma peau d’une onde glacée. Elles agrippent et parcourent. Elles attrapent et labourent. S’impatientent, me serrant toujours plus contre toi. Il n’y a plus que le son. Celui de respirations saccadées qui troublent la quiétude, chacune d’elles plus profonde, chaque souffle plus appuyé résonne et éclate contre les murs; leurs échos nourrissent nos étreintes, celles d’une fin sans nom.

C’est une chose étrange la mémoire. Il ne me reste que des bribes. Des mains qui se serrent, se referment ou s’accrochent. Des peaux qui s’effleurent, se caressent. Cette sensation indicible au creux de mon ventre quand les souvenirs se font plus précis. Ton parfum mêlé à la sueur, explosés en autant de saveurs. L’enchevêtrement du rythme et de l’ardeur. Si précis et si lointain.

Oz est pourri et vomit le blanc. Noēl sera blanc cette année. Du moins, j’espère.            

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