Réparations ? Oui, mais bien sûr

Le 27 mai est une date importante pour moi. En tant qu’Antillaise, en tant que noire et en tant que descendante d’esclaves. Même si le 10 mai est la date choisie par le Gouvernement pour commémorer les abolitions de l’esclavage, le 27 mai reste mien. C’est l’histoire de MON île, de MES ancêtres quand bien même fait-elle partie de l’histoire nationale… enfin… quand on y pense… de temps en temps… quand ils veulent bien. 

De plus en plus de discussions tournent autour de la réparation de ce crime perpétré pendant 400 ans. C’est une question intéressante, passionnante et bien sûr qui crée le débat. Comment réparer, comment rendre aux descendants de ceux qui ont été bafoués, humiliés, utilisés comme des bêtes de somme pour remplir les poches des grandes puissances coloniales de l’époque ? Et épargnez-moi vos cris d’orfraie et votre indignation à deux francs.

Certains parlent de créer des bourses pour les étudiants noirs comme cela est le cas ailleurs, d’autres de créer des fonds destinés aux familles de descendants d’esclaves, mais très honnêtement, ça ne me fait ni chaud ni froid. Je pense déjà aux difficultés qui accompagneront invariablement toute tentative de réparation pécuniaire et qui serviront d’excuses afin de ne pas indemniser les familles en attente. Prouver son affiliation relèvera du parcours du combattant… combien d’entre nous peuvent remonter leur arbre généalogique en toute certitude ? Et puis pour quelle répartition des biens ? Il y a bien trop de questions éthiques en jeu et je vois de loin l’indignation de certaines couches de la population qui crieront à l’injustice à la minute où telle loi pourrAIT être votée, voire discutée.

De toute façon, si François Hollande a parlé de dette, elle n’était que morale… donc si vous attendez des pèpettes, va falloir s’armer de patience.

Non, réellement, les sous ne m’intéressent pas le moins du monde. Je trouverais ça particulièrement hypocrite et dégradant. Pas la peine de faire cette tête, mon ami, laisse-moi de t’expliquer pourquoi.

La France est mon pays, je l’aime malgré tout et je vois parfaitement la chance que j’ai eu de pouvoir profiter d’une éducation complète sans avoir à (trop) me ruiner, d’avoir un système de santé qui ne laisse pas (trop) de monde à la rue, et un support des personnes en recherche d’emploi pas (trop) merdique. Et je dis tout ça sans sarcasme aucun, ce qui est déjà un exploit en soit.

Mais si la France tient à réparer sa dette morale envers ses peuples d’Outre-Mer et autres Afro descendants, j’aimerais qu’on discute et qu’on apprenne cette partie de l’histoire qu’on aime tant passer sous silence dans les écoles. Que les petits français de Métropole apprenne autant sur l’Outre-Mer que nous autres Ultra-Marin apprenons à propos des autres régions de France. Ca parait bête, mais si nous connaissons les Alpes et le Jura, est-ce qu’ils ont la moindre idée de ce que sont la Soufrière, la Montagne Pelée ou le Piton de la Fournaise ?

Est-ce que l’on peut parler du marasme économique des territoires d’Outre-Mer causé par le cloisonnement des ressources locales à une relation d’import-export exclusive au grand bénéfice de l’Hexagone ?

Est-ce qu’on peut parler de la catastrophe alimentaire qui continue de dévaster les îles où toutes les boissons sont volontairement plus sucrées qu’en Métropole ?

Est-ce que l’on peut parler de la catastrophe sanitaire que représente le chlordécone, pesticide – interdit dès les années 70 – que les agriculteurs Antillais ont continué d’utiliser grâce à la dérogation accordée aux propriétaires terriens que sont les békés et les blancs pays ? Le nombre de cancers de la prostate est en constante augmentation en Guadeloupe et en Martinique et les sols empoisonnés pour les décennies à venir.

Est-ce que l’on peut parler des difficultés que tous les jeunes Antillais rencontrent lorsqu’ils veulent trouver un travail en France ? La discrimination à l’embauche ne nous épargne pas aussi français que soit notre passeport. Des remarques désobligeantes mais surtout très décomplexées lors des entretiens ? Ne parlons pas de trouver un travail aux Antilles, mission quasi impossible…

Est-ce que l’on peut parler de la discrimination à l’accès au logement ? L’accès aux prêts immobiliers pour nous aider à démarrer du bon pied dans la vie. Devoir justifier d’un garant sur le territoire national lorsque les territoires d’Outre-Mer sont censés en faire partie (nous aurait-on menti ?)

Est-ce que l’on peut parler de la différence honteuse des prix pratiqués dans les territoires d’Outre-Mer où tout est 4 à 5 fois plus cher sans réelles raisons ? Et tant qu’on y est, les frais d’octroi de mer qui sentent bon le racket légal ?

Est-ce que l’on peut parler, discuter, prendre en compte les conséquences réelles de la traite négrière et puis surtout se la fermer sur les apports positifs de la colonisation ? Et puis tant que nous y sommes, que la commémoration de l’abolition de l’esclavage ne soit pas juste un os à ronger pour les peuples d’Outre-Mer mais une vraie reconnaissance du traumatisme laissé à toute une nation par le commerce triangulaire.

Et puis, est-ce qu’on pourrait parler aussi des violences policières ? Parce que non, ça n’arrive pas qu’aux USA, les contrôles au faciès sur base de profilage racial qui tournent mal. 2005, on n’oublie pas. Ce n’est pas parce que l’on se tait qu’il ne se passe plus rien.

Et si en prime, on arrêtait de confiner les Antillais aux clichés racistes du bon nègre, ça ne ferait pas de mal — de l’Antillais coureur de jupons, gentil mais un peu lent; de l’Antillaise bruyante, la doudou béate aux gros seins et aux larges hanches que l’on aimerait bien serrer en secret.

Alors tu vois, moi les sous de la nation je m’en fous un peu. J’aimerais surtout que le pays qui est censé être le mien, le soit vraiment. Nous ne voulons pas oublier, nous ne le pouvons pas. Ne nous demandez pas de passer à autre chose. Si nous sommes une nation indivisible comme certains aiment à le rappeler quand ça les arrange, nous ne pouvons pas continuer de circonscrire cette partie de l’histoire à une fraction de la population française… tout simplement parce que cette histoire qui dérange fait partie de l’Histoire de France.

Quand on arrêtera de faire comme s’il y avait des souches différentes de français, que certains sont les vrais garants de la culture nationale aux racines judéo-chrétiennes goût blanquette de veau ou boeuf Bourguignon, que MA culture créole ne sera plus une sous-culture exotique mais une part de la richesse nationale. Quand on reconnaître tout ça, qu’on admettra sans hypocrisie et faux-semblants que la France a bâti sa fortune sur le dos de ses esclaves et que c’est un crime contre l’humanité; quand on parlera de tout cela sereinement et qu’on cessera de faire taire les Ultra-Marins au prétexte que cela ferait ressurgir un sentiment de culpabilité chez certains français… oui, peut-être que là on aura presque réparé quelque chose.

Parler de la l’esclavage n’est pas ce qui divisera la France. Le mythe de la nation une et indivisible se heurte à la réalité de l’échec de l’assimilation à la Francaise lorsque émergent manifestement des catégories au sein du corps national. En d’autres termes, la France Black-Blanc-Beur de 1998 sur laquelle l’on continue de fantasmer n’était qu’une édition limitée. Bref, en attendant… ses sous, la République peut se les garder.

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