L’avantage des vols long courrier, c’est qu’il y a le temps de se gaver de films que l’on n’irait surement pas voir dans une salle sombre, même avec le mec le plus chaud de la planète. C’est alors que coincée entre deux passagers à demi endormis qui pour une fois ne ronflaient pas que j’ai mis à profit les 5 heures de vol qui me rapprocheraient de Dubaï. C’est ainsi que j’ai assisté à l’accouchement difficile de The Birth of Nation, le biopic de Nate Parker retraçant la vie de Nat Turner, un esclave qui mena une rébellion sanglante contre les maitres blancs possesseurs d’ébène de Southampton County en Virginie en 1831.

Le film ayant été chaudement applaudi à Sundance, il avait débouché sur un rachat record par Fox Searchlight pour 17 millions de dollars. Les critiques dithyrambiques m’avaient alors préparée à un film d’exception. Quelle déception.

La fondation ratée d’un mythe

Le film s’ouvre sur une citation de Thomas Jefferson, 3ème président des Etats-Unis, Père Fondateur, et considéré comme un homme de lumière, notamment en ce qui concerne l’esclavage.

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Thomas Jefferson

Indeed, I tremble for my country when I reflect that God is just; that his justice cannot sleep forever.

Cette citation tronquée appartient à un ensemble plus long où Jefferson harangue la toute jeune nation que sont les Etats-Unis à affranchir ses esclaves. Pourtant Jefferson est un personnage ambivalent : lui-même propriétaire d’une plantation de tabac, il était non seulement possesseur d’esclaves, mais il a également engendré de nombreux enfants illégitimes avec son esclave favorite, Sally Hemings à qui il n’accordera jamais le droit d’être libre. D’autre part, sa correspondance est grêlée de propos racistes signifiant clairement que les Noirs étaient, entre autres, des êtres inférieurs, ne ressentant ni peine, ni chagrin et requérant moins de repos pour être fonctionnels que leurs homologues blancs.

Je comprends le choix d’une telle citation – elle colle parfaitement au thème, Nat Turner étant un homme profondément religieux. Mais voilà un choix étonnant quand on en connait un peu plus sur l’homme qui tient la plume.

L’on poursuit en partant à la découverte de l’enfance de Nat Turner qui semble jouir de jours relativement paisibles aux côtés de sa mère et de sa grand-mère. Il est tout de suite marqué comme un étant un enfant à part dans la mise en scène d’un rite qui se veut spirituel et ancestral. Nat est un leader né.

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Turner, l’enfant  laissant place à l’homme

Les biographies de Turner laissent entendre qu’il était en effet considéré comme un être spécial, capable de décrire des événements ayant précédé sa naissance. Cette scène qui se déroule entre rêve et réalité est un marqueur de l’évolution spirituelle de Turner au cours de son histoire, tout particulièrement lorsque l’homme prend le pas sur l’enfant. Ce qui se voulait un accent spirituel, peut-être une tentative de retour aux racines Africaines du personnage dont on ne mentionne d’ailleurs pas l’ascendance, s’avère au final être un procédé facile, bordant au stéréotype.

Mais voilà, Nat a un don pour la lecture et bientôt, la femme de son maitre décide de poursuivre son éducation. Elle lui enseigne donc l’anglais au travers de la Bible, le seul livre qui soit autorisé aux Noirs. Or, à la mort de Benjamin Turner, il est décidé que Nat retournera travailler dans les champs de coton. Les années de labeur passant, sa foi ne faiblit pas et Nat prêche régulièrement la parole de Dieu aux autres esclaves de sa plantation ; un don qui n’échappe pas au Révérend Withall, proche des Turner.

Ce dernier exhorte Samuel Turner, fils de Benjamin et nouveau maitre des lieux de louer les services de cet esclave si particulier aux autres planteurs dans l’espoir d’apaiser les grondements de rébellion qui commencent à secouer la région. Le fils Turner aux abois à cause d’une situation financière catastrophique, s’empresse de trimballer de plantation en plantation le prêcheur Noir que tout le monde s’arrache par peur des révoltes qui éclatent de plus en plus fréquemment.

L’on voit alors Parker/Turner réciter mécaniquement des paroles visant à garder les esclaves sous le joug de leurs maitres, étouffant ainsi les désirs de liberté et de revanche dans la peur de Dieu. Toutefois, le chemin qui mena Turner vers la foi reste inexpliqué.

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Nat et Samuel Turner

Le facteur Cherry-Ann

Cherry est une esclave que Samuel achète sous l’impulsion de Nat qui semble avoir un coup de foudre – ou un grand élan de compassion – pour cette jeune esclave vendue au marché. Déterminé à la protéger des regards concupiscents de potentiels acquéreurs, Nat convainc Samuel avec une aisance déconcertante d’investir $275 et d’offrir la jeune femme à sa sœur en cadeau de mariage.

De là, les affres de la servitude passent alors complètement au second plan, laissant tout le champ à l’histoire d’amour entre Nat et Cherry dans des scènes d’un réalisme douteux.

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Nat et sa femme, Cherry

Confronté à la dure réalité de ses compagnons d’infortune de par ses voyages dans les plantations environnantes, la colère de Nat grandit peu à peu. Mais ce sera l’agression et le viol de sa femme, Cherry, qui achèvera de le motiver à mettre en branle un plan : libérer les esclaves et exterminer tous les maitres.

Un pauvre ressort scénaristique qui ne retrouve aucun écho dans la biographie de Turner. C’est un passage qui sonne d’autant plus faux que Parker s’est embourbé dans un marécage de reproches quand la presse a révélé qu’il avait lui-même été poursuivi pour des faits similaires alors qu’il était étudiant à PennState University.

La rébellion est finalement matée dans le sang. Nat Turner sera jugé puis pendu alors que ses exactions provoquent une sévère répression des droits déjà limités des esclaves et autres affranchis.

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“Rebel!”

Victimes collatérales de ce qui prend les airs d’une vendetta personnelle, de nombreux esclaves impliqués ou non sont également pendus en une scène qui aurait été poignante si la musique choisie, Strange Fruit chantée par Nina Simone ne détonnait pas du fait de son évident anachronisme.

Impossible de rater la référence, pourtant ce choix qui tranche tant du reste, au lieu d’apporter toute la force des paroles et de la voix de Nina Simone, apparait comme un appendice artificiel, une posture affectée faite pour brusquer la réponse émotionnelle du spectateur.

The Birth of a Nation offre une Némésis à Turner : l’homme responsable de la disparition de son père qui se trouve aussi être coupable du viol de Cherry. Sans que l’on ne comprenne ni comment ni pourquoi, Nat a l’occasion de prendre sa revanche alors qu’il l’affronte dans une bataille finale, point culminant du film et l’une des rares scènes qui vaillent le coup de ces 2 heures.

Le malaise The Birth of a Nation

En définitive, The Birth of a Nation est une tentative maladroite, caricaturale manquant de finesse et de nuance. Le film laisse la désagréable impression de plans collés les uns aux autres qui malgré une belle photographie, ne réussissent pas à construire la psychologie des personnages.

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Nate Parker est Nat Turner pour The Birth of a Nation

La succession de plans tout aussi longs qu’inutiles sur Nate Parker rendent l’atmosphère étouffante, d’autant que l’acteur délivre une performance qui peine à convaincre. Bien qu’Aja Naomi King (Cherry) arrive à apporter un peu de profondeur à son personnage, le jeu des acteurs est souvent faiblard achevant d’enterrer ce témoignage historique… oui, même toi, Gabrielle.

En voulant raconter la grande histoire par la petite, Nate Parker échoue et passe à côté de ce qui aurait pu faire de ce film – combat d’une vie – un récit visuel puissant.

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