L’été était là, définitivement. Les dernières morsures du soleil en cet après-midi du mois de mai avaient toute la délicatesse d’un tison posé à même la peau. J’avais choisi de marcher jusqu’au lieu de rendez-vous mais déjà je regrettais cet acte de spontanéité. Depuis mon arrivée quelques mois auparavant, il m’avait fallu me rendre à l’évidence, il me serait difficile de profiter de longues promenades comme j’aimais à le faire dans une vie qui me semblait déjà si lointaine.

Comme tout autour de moi, l’air était brûlant, collant, enflammant trachée et poumons sur son passage. Dix petites minutes qui s’apparentaient à l’enfer. Je continuai ma route pourtant savourant avec masochisme certainement cette violence que je ne connaissais pas encore. Et puis, il y avait la découverte au bout du chemin.

J’ai toujours pensé que marcher rendait les lieux plus réels que lorsque traversés à bord d’une voiture – enfermé, protégé au coeur de nos cages de métal. Marcher c’est exister, toucher et se laisser toucher, inspirer et rendre la vie à ce qui nous entoure. Oui, je crois bien que c’est ça. C’est se laisser enfin atteindre par les détails manqués d’une fresque aperçue tous les jours, se laisser bouleverser par les craquelures d’un mur de toujours. C’est faire de ce lieu précis, en cet instant précis, un souvenir loin du temps, unique, partagé avec personne d’autre que soi-même.

Mes pas résonnent sourdement sur le Fort à mesure que mes yeux gloutons dévorent les dessins, les arabesques, les couleurs presque effacées, un ensemble mêlé à la modernité forcée en un mariage étrange. Les pieds couverts de l’or du sable qui s’infiltre partout, je marche à petits pas butant sur l’air qui m’empoisonne, la sueur qui colle déjà au tissu… mais la découverte au bout du chemin.

Elle se dresse au loin, la belle Margygr parée de ses écailles d’ivoire, de vermeil et d’émeraude. C’est un vieux palace qui fait face à la nouvelle Université Américaine; une autre cohabitation imposée. Mais elle est belle comme une sirène alanguie le long des coteaux. Elle attend et défie le temps. Souvenir d’un passé qui ne sera jamais mien, je l’envie, la regarde avec tendresse, elle à qui j’appartiens.

La nonchalante au bord de mer, languide, je lui offre sans même y penser les infinies possibilités de mon pauvre futur. La découverte au bout du chemin… je l’attends, ou il m’attend ? Qu’importe; dans le ventre de la sirène se croisent nos réflexions.

J’avais tout imaginé, ou plutôt je n’avais rien imaginé. Une rencontre de plus pour tromper l’ennui quand la chaleur dilate l’horizon et que les livres ne suffisent plus. A ce moment là, il n’existe pas vraiment, si peu, tout au plus un dommage collatéral dans une journée qui n’avait rien de plus que les autres. 

J’aimerais pouvoir me souvenir avec exactitude du moment où nos regards se cherchèrent avec incertitude, une façon de se rassurer sur l’identité du trouble-fête. Le malaise, la maladresse des premières minutes. Impossible de définir ce mélange étrange, fait d’excitation et de regrets entremêlés. J’eus envie de prendre mes jambes à mon cou dans la fraction de seconde où j’ai compris. J’avais mis les pieds dans l’après et que mon avant ne serait plus. J’avais envie de fuir ce réveil brutal et furieux. La machine roide se dépouillait de sa rouille. Vieille traitresse que j’avais mise aux fers, te voilà qui fredonne une chanson que je ne voulais plus entendre. Et sa voix, de la belladone, qui goutte à goutte, dilate mes iris alors que s’engouffre ce monde nouveau.   

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