Cédrick Isham Calvados : rendre au monde son humanité

C’est peut-être parce que je ne vis plus en Guadeloupe depuis ce qui me paraît être une éternité que je me suis peu à peu déconnectée du monde de l’art au pays. J’ai décidé de changer le cour des choses, et le hasard a fait le reste.  

Cédrick Isham Calvados est un photographe accompli avec un portfolio fourni et un nombre d’expositions à son actif. Nos chemins ne se sont croisés que virtuellement mais c’est sans hésitation qu’il s’est prêté au jeu de l’interview. 

Avec 100 Instinct(s), sa première expo solo conclue au mois de juin cette année, c’est peut-être son assurance qu’il teste plus que son art. Et le public a répondu présent, confirmant s’il était besoin que son travail résonne au diapason de l’île. 

L’expérience est sans nul doute unique, agissant comme un véritable révélateur lorsque l’on est complètement seul face à son public. 

“Il n’y a rien de plus délicat, de plus intime que notre sensibilité. Tout travail artistique est une monstration de soi.” 

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Cédrick trouve sa voix d’abord au travers du rap qu’il pratique au sortir de l’adolescence. Il veut briser barrières et carcans qui, il pense, le maintiennent en arrière plan. 

Mais il est déjà un conteur d’histoires à la recherche d’impact et d’émotions vraies. La transition avec la photo se fait naturellement. Cédrick se donne la liberté d’explorer ce que l’art lui offre comme moyens d’expression sans pour autant en assumer le nom. C’est qu’être un “artiste” est chez nous parfois connoté. 

“Je me considérais comme un rappeur. Etre un artiste, ça me paraissait être autre chose. Quand j’ai commencé la photo, je n’avais nullement idée qu’elle prendrait le pas sur l’écriture.”

Lorsque la photographie se démocratise, elle est aussi crainte que révérée. C’est qu’elle volerait l’âme de ses sujets. Elle révèle aussi ce que l’on cache, fige dans le temps ce que nous sommes. Macabre parfois, sexuelle souvent, à l’heure de réseaux sociaux, capturer l’instant borde parfois à l’intrusion. 

“Maintenant, je comprends que je suis sensible à la question de la dignité humaine et je pense que c’est ce que j’ai toujours voulu montrer.” 

Mais Cédrick est généreux. Il ne prend pas au travers de sa lentille, il veut donner à ses sujets. Leur donner ou leur rendre ce que la vie leur a peut-être volé. 

La dignité humaine – un thème qu’il aborde au travers d’un mini documentaire en 2013 ou il part à la rencontre de personnes en situation de marginalisation sur les routes de la Guadeloupe. 

Une façon de tendre le miroir a son public et d’amener à la conversation, à la réflexion. Qui sommes-nous ? Qui voulons-nous être ? 

“Ma volonté c’est que l’on soit gênés d’avoir fait le choix de ne plus les voir. Alors je suis parti à leur rencontre caméra à la main. Tout s’est fait dans l’instant.” 

“J’ai eu envie de les montrer parce que la société ne les regarde plus, qu’elle les déshumanise complètement.” 

Choisir l’humain comme fil conducteur, c’est choisir une matière sans cesse en mouvement qui modèle plus qu’elle ne se laisse modeler. C’est ce mouvement qui est immanquable dans son oeuvre. Ses clichés retranscrivent la vie telle que nous ne la voyons rarement passer ; belle, muable et terrible à la fois. 

“Prendre une photo, c’est beaucoup d’éléments qui doivent se mettre en place. Mais c’est surtout comme un flash que je reçois. Les éléments s’assemblent et je ne peux pas résister. Je ne cherche pas à montrer les sujets nécessairement sous leur meilleur jour. Je veux les montrer tels qu’ils sont et parfois ça veut dire montrer des instincts primaires. C’est un travail interrogateur, derangeant.” 

Le point de départ de son exposition en est la preuve. Une brebis à l’article de la mort ouvre le bal. L’esthétique sublime ce que l’on ne regarderait pas autrement. L’esthétique provoque. L’esthétique creuse, à la recherche du singulier. Parce que c’est ce que le photographe poursuit assidûment, le particulier. Une façon de refuser une implacable uniformisation de ce qui fait de l’humain quelque chose de véritablement unique. Qui sommes-nous ? Qui voulons-nous être ? Et cette question de l’identité se traduit par la multiplicité des regards qui se posent sur son travail. 

“Je pense que les gens sont plus libres d’interpréter une photo qu’un texte. Un texte a quelque chose de plus directif. Une photo on n’y voit que ce que l’on veut y voir.” En effet, lire ne se fait qu’à l’aune d’une expérience toute personnelle. Et Cédrick de rajouter : “la photo, c’est un moyen de montrer ce que nous sommes et ce que l’on voit de nous.”

L’humain est une quête viscérale pour Cédrick Isham Calvados, aller à la rencontre des autres ou les inviter à le rejoindre… créer une connexion là où il n’y en a pas toujours. 

“Lors du vernissage, je tenais à prendre la parole, et donner la parole à des personnes qui ont compté dans mon parcours. C’était l’occasion pour moi de raconter le contexte de chacune des photos de façon publique.”

Et lorsque je lui demande quelle a été sa plus belle rencontre ?
“Tous ceux qui sont venus. Tous ceux qui m’ont encouragé.” 
Décidément humain.

📸Cédrick Isham Calvados

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